Femme des cavernes


La semaine dernière, je suis allée visiter pour une quatrième fois ma grotte secrète.  En fait, pour utiliser les termes plus scientifiques, je suis allée passer de longues minutes infernales dans la machine du IRM.  Tandis que cet instrument de torture, pour ceux comme moi qui sont des claustrophobes chroniques, prend tout son temps et à travers son vacarme m’extirpe des images superposées de l’intérieur de ma tête, je me concentre sur mon souffle et tente de ne pas perdre les pédales.  Matière grise, sinus sinueux, canal veineux, crevasses sanguinaires, tout y passe à la loupe.

Telle une femme de néandertale, la caverne du IRM me protège pendant quelques heures du monde extérieur.  Je m’y blottis en priant Marie, Jésux, Joseph,Dieu, Boudha, peu importe qui peut m’entendre, le premier qui capte ma demande spéciale et qui saura l’exaucer fera l’affaire.  Des anges en blanc s’affairent dans la pièce adjacente à décripter le cerveau anonyme qui apparait couche après couche sur leur écran.  L’aspect crânien de mon monde à moi.  Le concret physique d’un monde cérébral beaucoup plus vaste qu’il en paraît.

Parfois, je me demande, si ce n’est pas le trop plein d’histoire, de mots, de monde, la surpopulation de mes idées, qui font que les autoroutes de mes pensées font des bouchons de circulations.  Malgré les respirations, les méditations, les chiens tête en bas, les heures d’exercices aérobiques,  le cerveau se fait  barouetter de tout bord tout côté, il s’active mais les idées restent et se remettent toujours en place.  Ça surchauffe là-dedans, et je m’emmerde à faire des emplois qui me rapportent le pognon mais me font renier qui je suis.  J’en empêche le flot depuis toujours, resistant à l’idée que je ne suis peut-être pas au bon endroit et que ma place ne fût jamais assise au bureau mais coucher sur le dos, les cheveux dans le vent au milieu du grand champ de mes histoires.

Je vois le médecin m’annoncer d’une voix grave et sérieuse,

– Madame Nadz, votre cerveau souffre d’un trop plein d’idée, nous allons vous prescrire des pilules pour éclaircir tout ça et vous reviendrez me voir dans 6 mois.

J’en fais alors le constat et je laisse les histoires sortir pour la première fois de ma vie.  Fini les excuses minables camouflées en journal intime et en petit bout d’imaginaire tracé sur une feuille de calepin sur le bord du comptoir en brassant le dîner du soir.  Je m’assois avec moi et je laisse sortir.  Le bon, le mauvais, tout y passe mais plus ça avance, plus ma tête semble  »molle et détendue ».

Le bruit de la machine me ramène à la réalité.  Un des infirmier vient m’annoncer qu’il est temps de m’injecter afin de prendre les dernières photos qui décideront de mon sort.  Le liquide se répand tranquillement dans mes veines et le goût de métal me frappe la gueule.  Je lui dis d’une voix lasse,

– pas trop vite l’injection ça me donne toujours mal au coeur

Il prend son temps, il serait un bon amant.  Je suis surprise d’entendre qu’il ne sait ce que ça fait parce qu’il n’a jamais fait ça lui un IRM avec injection.

Je lui répond

– ben voyons, il devrait au moins vous injecter une fois durant vos études pour que vous sachiez à quel point ça fait feeler comme de la marde s’te stuff là!

On rit, petit moment de bonheur dans un endroit sombre.  Je retourne dans ma caverne pour une  »petite » demi-heure.  Je laisse mes pensées vagabonder, elle partent bien loin de cet endroit, à la plage cet été, aux portes de l’église quand je me marierai en août, dans mon jardin nu pied à arroser aux aurores matinales, partout sauf ici.

La deuxième partie du test passe plus rapidement, incroyable à quel point je me surprend à m’adapter à cet environnement qui me donne la chienne.  La porte s’ouvre, je sors du petit cocon, m’asseois tranquillement, la tête me tourne un peu grâce à un mélange de stress, de faim et d’une succulente concoction médicale.

Je rajuste ma belle jaquette sexy et mon bonnet de cuisinière de fish and chips et je vais prendre place sur une chaise en dehors de ma cellule en attendant que l’infirmière vient m’enlever mon attirail percé dans mon bras droit.  Je l’aperçois du coin de l’oeil en train d’appeler le prochain nom sur sa liste trop longue.  Qui sera le chanceux qui se méritera une belle heure de spa dans la machine de l’enfer?

Une petite fille entre, ses petits pas se font hésitants et elle agrippe l’ourson plus près de son coeur.  Le grand t-shirt de son papa touche presque le sol sur sa petite silhouette frêle.  Elle raconte à l’infirmière que si elle fait la gentille fille sa maman lui a promit une surprise.

Mon coeur se fend, comment j’ose avoir peur, j’ai tout de même eu 35 années quand y’en a d’autre qui n’en auront peut-être pas dix ?  La grosse porte se referme sur sa petite voix qui continue de jacasser nonchalamment.

 

Nadz

 

 

 

 

 

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