La Vallée des Palliatifs


Je me suis chié dessus, ou plutôt dessous, mais le sentiment demeure le même.  Réconfortant, moelleux, presque confortable, comme une couverture dans laquelle on veut s’emmitoufler pour relaxer en fin d’après-midi.  Cette béatitude m’habita quelques secondes, jusqu’à ce que l’odeur me monte aux narines, me serre la gorge et que les visiteurs d’la folle dans le lit d’à côté cessent de jacasser et commencent à murmurer.

Je croyais que la dernière fois que mes intestins avaient décidés de lâcher était la bonne, mais immanquablement, quand on se détend, qu’on pense que tout est fini, ça nous entre dedans.

L’infirmière, tout juste sortie du four des plus récents diplômés – presque encore chaude avec ses gros seins qui engloutissent entièrement son stéthoscope – n’est pas accourue à toute vitesse, les cheveux dans le vent comme j’en fantasme toutes les nuits dans mes draps moites.  Elle est surchargée et tente tant bien que mal de ne pas mélanger la merde des uns avec celle des autres.

Je suis là, j’attends mon tour, pas certain de l’attitude à prendre dans une telle situation.  Adopter un sourire semblerait mesquin, un air sérieux pourrait faire fuir les derniers survivants auxiliaires, j’aimerais lever la main, comme pour poser une question que tout le monde pensent mais n’osent aborder et réalise qu’avec les rideaux tirés ça ne servirait à rien, sauf peut-être faire des ombres chinoises.  Alors je croise mes mains sur ma poitrine, mais je me repositionne rapidement car avec mes dentiers en vacances longues durées dans un verre d’eau turquoise, mes cheveux restants après un âge d’un or qu’on ne pourrait même pas vendre à un marchand qui en achète à rabais par la poste, je trouve que ce look me donne un air de mort prématurée dans un cercueil à ciel ouvert.

Tant pis, je gis là, les mains de chaque côté du corps, comme une pâte molle, vieille de trop d’années, en attente de son nettoyage automatique humanitaire.  J’aimerais bien prendre une bouchée de mon déjeuner qui fût servit juste après le service de distribution des pilules magiques multicolores, mais je n’ose bouger au cas où je glisserais et me casserais une hanche.  Non pas que cela changerait quelque chose à ma situation définitive, mais j’aimerais bien minimiser les dégâts sur mon corps déjà trop usé.  De toute façon, les vendredis, on sert le sempiternel gruau et comme chier semble être devenu ma nouvelle spécialité, je ne vais pas encourager mon corps dans ses nouveaux ébats.

Je suis pourtant arrivé ici sur mes deux pieds, je me suis couché de mon plein gré, sachant que la minuterie était enclenchée.  J’avais verrouillé pour la dernière fois la porte de ma maison, donné mon seul compagnon fidèle au voisin, stationné mon auto en me foutant du parcomètre, jeté mes cartes de crédits.  Je me souviens de la première goutte de morphine qui s’infiltra gentiment dans mes veines, de penser à toutes les choses que j’aurais dû faire ou dire avant d’en être ici.  Mes heures seraient maintenant comptées, pourtant, elles l’ont toujours été.

Je fixe le plafond, le même depuis trop longtemps, il change de couleur avec la position du soleil que je capte en quantité limitée en provenance de la fenêtre au fond de la pièce aseptisée.  De jour en jour, je me sens plus léger, conséquence directe de la disparition lente de ma chair grasse et de l’apparition squelettique protubérante au travers les draps hospitaliers.   Dans un passé qui ne me semble pas si lointain, une autre partie de mon corps s’amusait à faire lever les draps conjugaux.

Les visites se faisaient rares au début de mon inscription dans la vallée des palliatifs mais ma popularité grimpe phénoménalement les palmarès depuis quelques jours, signe immanquable de ma dégénérescence corporelle et de la fin imminente de mon histoire anodine.

Ma femme est même passée me saluer tout à l’heure, exception à la règle de sa seule sortie hebdomadaire dominicale.  Elle était belle ce matin, presque plus resplendissante qu’à notre mariage, elle avait l’air sereine de me voir finalement sans défense.  Nous avons échangé un baiser, simple, doux, la discussion inexistante d’une vie passée à s’échanger tous nos mots.

Je tends l’oreille pour déchiffrer des bribes de conversations éloignées, je m’emmerde…dans tous les sens du terme.

Le poste général des infirmiers bourdonne de bruits incessants.  La dame dans la chambre 203 sonne l’alarme constamment pour des pacotilles, plus d’oreillers, trop de soleil, grattage d’endroits de dos qui ne peuvent être atteints de façon autonome, moins de couvertures, plus de couvertures.  Bref, si j’aurais encore la force de me lever du lit je lui dirais, pas si poliment, ma façon de penser.

Excuse, c’est parce que, j’ai chié, et que non seulement je suis un tantinet inconfortable mais je pollue l’air déjà restreint de la chambre surpeuplée !

Heureusement, ce n’est pas la jolie dame gisant sur le lit en face du mien qui s’en plaindrait, elle dort 23 heures sur 24.  Essayant, tant bien que mal, de profiter de sa seule heure quotidienne pour balbutier ses dernières paroles jugées importantes et qui se perdront sûrement dans l’épais brouillard de sa surdose de morphine.  Ses efforts ne parviendront jamais aux oreilles des gens venus échanger des banalités en l’a regardant partir avec leurs regards bienveillants miroitant les signes de piastre.

L’autre lit, au fond de la pièce, est celui que je veux ignorer.  La maladie l’ayant vieillit, il demeure que je trouve impossible d’imaginer qu’un jeune gamin puisse vouloir dormir parmi nous.  Il riait au début, mais depuis quelques jours, je l’entends à peine respirer.   J’ai aperçu ses parents une fois, quand j’étais encore capable de m’asseoir un peu, on a échangé les salutations d’usages, un signe fatigué de la main, un sourire timide. Un comment ça va ? En sachant déjà la réponse.

« Nous sommes quatre qui voulons nous battre. »

Quatre qui sont incapables de mourir malgré nos corps affaiblis, nos peaux plissées, nos poumons semi-submergés, nos extrémités bleutées, nos idées pas claires, nos cœurs qui sautent la cadence.  Nos prières, tous dirigées vers le plafond, suspendues, se perdent entre les codes bleues qui empruntent la voie rapide de l’embouteillage vers l’au-delà.

Présentement je suis en code brun!

Je les entends, les infirmiers, ils s’attroupent à leurs postes, ces combattants des temps modernes, s’entendent sur les prochaines missions à accomplir, procèdent au ravitaillement, s’encouragent pour affronter le prochain débarquement.  Ils parlent en code pour mieux se comprendre entre eux.

Mike, Oscar, Romeo, Tango, chambre 214

Il approche midi, je n’ai plus faim depuis longtemps, mon grand ami Ernest est là, j’ai dû m’assoupir car je ne l’ai pas entendu entrer.  Il porte l’habit militaire de nos vingt ans, de mon air civil je le regarde longuement.  Il est louche, pourtant tout me semble réglementaire.

Je me redresse, propre, décidément, les infirmiers peuvent maintenant manier mon corps sans me réveiller.  Ernest m’attend, ma femme aussi, mes complices, accoudés nonchalamment les deux mains dans le gruau et les deux pieds dans l’au-delà.

Le médecin rempli les formulaires d’usage, tâte mon pouls sans me regarder, m’arrache les aiguilles intraveineuses, me ferme les yeux.

Mon lit deviendra celui d’un autre sous peu.  Son futur sera rapproché et sa vie sera contemplée la tête sur l’oreiller, le corps trop fatigué pour s’en mêler.  Les souvenirs referont surface pour respirer un peu avant de s’évanouir dans leurs banalités.  En espérant que les jours heureux seront plus nombreux que les regrets.

J’me suis chié dessus, ou plutôt dessous, en prenant mon dernier souffle.  Le sentiment demeure le même, une vie ça doit être tout, sauf confortable.

 

Nadz

 

 

 

 

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