Vieille poche


Le gazon avait besoin d’être coupé depuis des mois.  Il s’agençait allègrement aux pissenlits et rivalisait maintenant avec leurs statures.  Elle s’était levée à l’aube encore ce matin.  La bonne vieille routine qu’elle disait sourire forcé en coin.  Parfois, elle l’entendait encore lui dire, juste avant qu’il s’attelle à ses tâches extérieures, le gazon étant toujours la priorité de sa liste.

Tu sais Madeleine, l’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt!  

Il avait l’habitude de se répéter ce Norbert, et à chaque matin, cette phrase concordait toujours avec sa dernière gorgée de thé, juste avant qu’il se lève de table, range son journal à moitié lu et braque par ses  »appartements » en empruntant la porte d’en arrière.

Son petit coin de cour composé de trois cabanons tombant en ruine et d’une modeste remise à bois, ne faisait plus fureur dans le quartier depuis longtemps.  C’était son domaine, son monde à lui, où il était roi et régnait parmi ses outils décrépis au milieu de sa basse cour.

Et comme à chaque matin depuis 50 ans, elle lui souriait toujours aimablement en pensant clandestinement, s’il pouvait bien s’étouffer avec son calvert de thé de poche, j’aurais pu besoin de l’entendre radoter et j’pourrais aller me recoucher pour une coupelle d’heure.

Et comme à chaque matin depuis 50 ans, elle restait muette et ramassait le mess qu’il avait laissé derrière lui avant d’effectuer sa sortie royale.  Les gouttes de lait carnation sur le bord de la nappe, les miettes de toast éparpillées comme des confettis sur un perron d’église, pis son esti de poche de thé garrochée inutilement sur le coin du journal du village.  La flaque King Cole déformant les dernières nouvelles, presque autant que les ragots de Bertha, la voisine d’en face.

Madeleine voyait bien qu’elle se levait tôt elle aussi, la chipie,  à tous les matins sans faute elle sortait de chez elle en saluant nonchalamment le roi.  Elle essayait vraiment de faire passer sa concordance de sortie au grand air avec Norbert comme une coïncidence…depuis 10 ans.

Crisse de folle, pensait Madeleine en terminant de ranger les cochonneries à son mari.

Norbert et Bertha, la royauté du quartier.

Quand il pouvait finalement aller perdre son temps assez loin au fond de la cour, Madeleine pouvait enfin relaxer un peu, se faire couler un bon café brûlant, allumer la radio à fond pour écouter son western, et sortir ses cigarettes cachées entre deux paires de caleçons beiges à tailles hautes dans le tiroir du haut de sa commode.  Ça faisait des années qu’elle fumait ses Export A vertes sans filtre, les mêmes que son père et que le père de son père, c’était une affaire de génération.  Elle s’installait en dessous de la hotte du poêle, allumait le moteur en troisième vitesse et laissait ses pensées flotter avec la boucane.

Norbert, trop occupé à zieuter les gros seins tombant de la vouèzine (comme il l’appelait, les lèvres pincées se donnant l’air de rien), ne s’était jamais rendu compte des doigts jaunis de sa douce.

Alors Madeleine en profitait doublement, allumant sa deuxième cigarette avec le mégot de sa première.  En matinée, son ménage était terminé depuis bel lurette et le diner rôtissait dans le fourneau à basse température.  Elle n’avait plus d’autres tâches à exécuter jusqu’au souper. Pas le choix, elle était debout depuis l’aube et s’était affairée à s’occuper au lieu de devoir jaser avec son vieux. La vie au royaume était calme, trop calme pour Madeleine.

Une chance que les nouveaux développements résidentiels avaient poussés comme des champignons ces derniers mois.  Le sex appeal de Germain, le jeune homme de la famille bourgeoise récemment emménagée dans la maison construite en carton tout juste à quelques mètres de sa maison ancestrale, l’a faisait halluciner.

Elle goûtait sa cigarette s’imaginant que c’était lui qu’elle tenait dans sa bouche.  Si seulement elle aurait du mileage de moins sur sa carcasse qu’elle se disait, elle aurait pu faire de la vitesse avec lui.  À tous les matins, tandis que Norbert et Bertha s’affairaient à s’échanger des regards doux par dessous les clôtures, Madeleine s’imaginait sauter celle-ci et partir dans le char de l’année, les vitres teintées, avec son Germain.

Elle avait été splendide, dans le temps, tous les hommes du village se transformaient en coq pour lui faire la cour.  Désormais, plus personne ne se retournait sur son passage, il restait les jeunes enfants, qui l’a confondaient avec grand-maman, ou peut-être voyaient-ils encore cet éclat bien vivant dans le fond de ses iris.

Depuis quand avait-elle cessé de se coulorer les cheveux, de s’acheter le dernier soutien-gorge remontant, de ne pas porter de petites culottes pour s’émoustiller en cachette ? Pourtant, si elle évitait les miroirs pendant assez longtemps, elle oubliait facilement les années qui s’étaient accumulées.  Depuis quand était-elle devenu vieille ?

La porte de derrière encore barrée,, le journal parti au vent, vêtue des ses sous-vêtements âgés,  la musique à fond, la cigarette au bec plissé, Madeleine fouille maintenant le fond de l’armoire. Chaque porte déborde de pains qu’elle boulange encore à chaque aurore et qui s’accumule en attendant la moisissure.  Au fond, derrière une croûte verdâtre, sa peau trop douce, sablée par le temps, effleure volontairement la dernière poche.  Elle n’ose la jeter et la caresse à tous les matins, comme pour se rassurer qu’il descendra bientôt les marches en lui lançant

Tu sais Madeleine, l’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt!  

 

Mouah

Nadz

 

 

 

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